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Et le loup, dans tout ça ?

Je pense que vous savez tous que le loup est présent dans la Drôme, et ce depuis quelques années déjà. Les agriculteurs, nous nous équipons d’appareil photos qui se déclenchent au mouvement : nous avons pu donc observer, très rarement, quelques clichés de loup au milieu des photos de sangliers et de chevreuil ! 

Le loup est un animal magnifique, puissant, beau et intelligent. Il a ce regard doux, mais craintif, une fourrure épaisse cachant une superbe musculature. Animal vivant en meute, avec une hiérarchie bien définie, nous inspirant le respect.

Croyez-moi, quand j’ai vu ce loup il y a 2 ans pour la première fois, je suis restée bien bête. On était en voiture, on se dirigeait vers une culture d’orge pour refaire la clôture abimée par les sangliers. Il était 4h de l’après-midi. Florian a dit : « tiens regarde, un chevreuil est couché au bout du champ ! 

-Il a une drôle de tête ton chevreuil. 

-Attends je vais regarder aux jumelles……c’est un loup ! »

Je regarde aux jumelles : effectivement, le loup couché se lève, nous regarde et rentre tranquillement dans les bois. La scène a duré 15 secondes. Il était magnifique. On a l’habitude de voir les loups à la télé, dans les parcs et les zoos, le voir pour de vrai est très impressionnant ! 

Cette scène a eu lieu il y a deux ans, où l’on savait que des loups étaient de passage, mais ne s’implantaient pas. On n’avait jamais observé de meutes également. Il ne faut pas croire, le loup est un animal très malin et malgré l’observation des agriculteurs, des appareils photos et des agents de l’office national de la chasse et de la faune sauvage, il est très difficile de les observer ! De cette façon, nous avons sous-estimé leur population.   Le loup est bien implanté dans la Drôme, ainsi que dans toute la région Rhône Alpes et d’autres régions de France. La situation est plus que critique. La présence de gibier n’est apparemment pas assez importante, ou trop difficilement chassable, pour ces prédateurs. Le loup décide donc de s’attaquer aux animaux d’élevage, comme les brebis, les chèvres, les vaches, et mêmes les ânes.

Nous qui élevons des animaux dans la montagne nous avons plusieurs problèmes

-le milieu est fermé, avec la présence trop importante de forêt, le loup s’y cache trop facilement

-nos animaux vivent dans des grands pâturages de plusieurs hectares, parfois éloignés ou non visibles de notre exploitation

-les clôtures de nos animaux sont des clôtures électriques d’1m de haut, clôtures que nous démontons et remontons aussi souvent que l’on déplace nos troupeaux  -l’été, les animaux dorment dehors, ils y sont bien mieux, surtout pour les brebis !  

-l’hiver, ils sont pour la plupart tous enfermés dans la bergerie, le temps que l’herbe repousse et que les températures remontent 

-la plupart des agriculteurs vivent en vendant en direct leurs produits, ils ont donc une part dans l’activité locale. Notre activité dépend également beaucoup des touristes en période estivale, que nous accueillons avec plaisir 

-en montagne les familles, les randonneurs sont nombreux et profitent comme nous, des montagnes et d’un bol de plein air Et depuis quelques années, le loup attaque nos troupeaux, mais également le gibier. Ne soyez plus étonnés en randonnant lorsque vous tomberez sur une carcasse de chevreuil à moitié dévorée.  

 Plusieurs problèmes se posent aux éleveurs : 

-un loup agit un peu comme un chat, tant que les bêtes bougent, ils tuent ! Une brebis suffirait à les nourrir, mais ils vont en tuer 5 et en blesser 10…. C’est la loi de la nature. Je vous laisserai regarder de superbes vidéos d’attaques de loup sur le net, mais ne vous montrerez aucune photo ici car vous êtes venus pour voir des animaux en bonne santé ! 

 -les agriculteurs ont le choix de mettre des patous : croyez-moi, ils sont adorables avec leur propriétaire mais leur instinct indéfectible de protection en fait bien évidemment des chiens méchants si vous passez à côté du troupeau. Comment pouvons-nous faire en zone touristique ? Et bien c’est simple, soit on met beaucoup de patous mais on ne peut pas vous accueillir, soit on nous trouve un autre système de protection    -un patou ne permet pas toujours de protéger un troupeau face à un loup. 3 patous sont capables de tuer un loup, comment fait-on face à une meute de 13 loups ? On met 26 chiens ? On ne va pas être capable de les nourrir, et il y aura des pertes. Même si nous équipons les patous de collier à clous, on les trouvera quand même éventrés un matin… 

-les agriculteurs perçoivent notamment des aides pour clôturer des parcs afin que le bétail puisse dormir en sécurité la nuit à l’extérieur. Sachez-le, des clôtures d’1m70 de haut n’arrêtent pas les loups. Par ailleurs, si l’agriculteur passe son temps à faire des clôtures (et surtout à les entretenir), quand prend-il soin de ses bêtes ? On réfléchit à l’échelle du troupeau, mais cette brebis qui a la diarrhée, ou l’autre qui a une fracture, on va la laisser mourir car il faut faire une clôture pour protéger le reste du troupeau. Venez clôturer des centaines d’hectares, nous nous prendrons soin de nos animaux. 

-l’agriculteur n’a pas le droit de tirer sur un loup (c’est normal, on n’est pas aux Etats-Unis, ne donnons pas le droit à tout le monde de tuer à tout bout de champ !). Des amis agriculteurs tentent de trouver des solutions. L’été, le soir, il part avec sa voiture, leur fusil et un seau de granulé. Avant de dormir, il attire les brebis autour du véhicule. Il dort la nuit dans la voiture, avec le fusil. Dès que les brebis courent et se sauvent, il tire en l’air, en essayant de faire partir ce qu’il ne voit pas. Sa femme, pendant ce temps, dort dans un lit à la ferme. Est-ce que vous pensez que c’est humainement acceptable ? 

-l’état verse de l’argent par brebis/agneau/bélier tué. Ne vous inquiétez pas, ça va juste nous permettre de payer un animal standard, qui n’a pas les qualités de ceux que nous élevons et sélectionnons dans notre exploitation. Par ailleurs, ce versement ne va pas me payer les quelques 15 agneaux qu’elle aurait pu faire et élever. Le stress engendré par les attaques répétées entraine également l’avortement des mères. Du coup, les agriculteurs perdent tout, et mettent la clé sous la porte ! Les enfants d’agriculteur de la région ne reprennent pas les fermes, ils sont dégoutés, et cherchent un autre travail, mais qui ne les passionnera pas au même point que l’élevage.

Dans l’Isère et le Vercors, le loup est bien plus présent que dans le sud de la Drôme. Ils attaquent les chèvres, les brebis, les veaux, les ânes, les chevaux, et mêmes les chiens. Ne croyez pas que le loup ne s’attaquera pas à l’homme, on se fait bien mordre par des chiens ! Arrêtons de croire que l’homme est supérieur, rappelez-vous que nous sommes des animaux, juste doués d’un peu plus de conscience. Dans le nord, une meute de loups organisée tue un élan : pour rappel ce mammifère pèse entre 380 et 700kg, donc moi avec mes 50 kilos et mes deux mains, je ne vais pas allez loin ! 

Vous savez, seuls les agriculteurs et les éleveurs de chevaux sont confrontés au loup, mais je vais vous faire une comparaison : 

-vous êtes coiffeur ? Côtoyer le loup c’est l’équivalent d’arriver tous les matins dans son salon, avec les fauteuils déchirés, les sèche-cheveux cassés, le matériel à terre. L’état vous dit ce n’est pas grave on va vous le rembourser. Oui mais vous perdez votre journée de travail, et cette situation a lieu plusieurs fois par semaine 

-vous êtes maçon ? Côtoyer le loup c’est l’équivalent d’arriver sur un chantier le matin, et de trouver le mur que vous avez fait la veille par terre. Tous les matins vous vous levez, en sachant pertinemment que vous devrez recommencer. L’état vous paye votre journée, mais vous travaillez pour rien. 

-vous êtes technicien, ouvrier, garagiste ? Côtoyer le loup c’est l’équivalent d’arriver le matin au travail, avec les machines cassées, les vitres brisées, la ligne d’usine saccagée. L’état vous la rembourse, mais cette situation a lieu plusieurs fois par mois, vous empêchant de travailler

Le loup c’est ça, en pire, vu que ce n’est pas du matériel qu’il brise, mais des vies. Croyez-moi, on préfèrerait nous même leur donner une brebis morte plutôt que d’avoir à subir leurs attaques. L’état dépense des millions d’euros pour conserver le loup (28 millions d’euros en 2018, entre l’indemnisation des pertes, la mise en place de moyens de protection et la rémunération des agents de l’état travaillant sur ce dossier). Ne préféreriez-vous pas qu’il en laisse un peu pour notre retraite ? Pour améliorer l’éducation en France ? Pour sauver les entreprises françaises ? Pour trouver des solutions au cancer, à l’endométriose ? 

Si aujourd’hui, j’ai décidé de prendre mon clavier et de vous expliquer tout ceci, c’est pour vous faire comprendre que la situation est grave. Les médias nous manipulent (je pense que vous le savez déjà, ils ont le don de modifier les idées et les points de vue), et cachent la vérité. Quand vous verrez « attaque de chiens errants », posez-vous bien la question de qui on parle.  Vous êtes les clients des agriculteurs français qui sont convaincus de pouvoir produire des produits français. Si derrière, les consommateurs, vous n’êtes pas là pour nous soutenir, pour consommer français, nous n’y arriverons pas. C’est impossible sans vous. Vous avez le dernier mot. Vous avez le choix :

 - vous mettre au courant de ce qui se passe en France, consommer français (je ne vous demande pas de consommer bio ! juste français (bien évidemment je ne prends pas en compte ici les produits comme la banane !)). Déplacez-vous dans les fermes, parlez aux agriculteurs de leur travail 

-manger des agneaux de Nouvelle Zélande, ne pas soutenir les éleveurs de France. Il s’en suivra une disparition des exploitations extensives où les animaux vivent dehors. Ne vous inquiétez pas dans la plaine le loup arrive aussi. Une fois qu’il n’aura plus à manger dans les montagnes il dévorera les charolaises de Bourgogne. Il ne restera plus que les animaux français élevés en bâtiment et les animaux étrangers.  A partir de maintenant, quand vous vous baladerez dans ce beau pays qu’est la France, ne laissez pas vos enfants seuls, et ne partez pas sans un opinel. 

Aujourd’hui, je n’ai pas la solution pour vivre avec le loup. Nous devons la trouver ensemble. Quoi qu’il en soit, il faut aussi envisager de maintenir les populations de gibier et de protéger les hommes. Je ne peux concevoir d’avoir des enfants dans un monde où je ne peux pas les laisser jouer et faire du vélo seuls dans les champs et les bois.

Manon MORIN, Bourguignonne de naissance, issue d’une famille d’éleveur de charolaises, aujourd’hui ingénieure agronome et œnologue, conjointe de Florian, agriculteur 

Arnayon, le 17/04/2019